Les " femmes de réconfort " exigent
justice pour toutes les femmes
Par : Ariane Brunet
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Fait
sans précédent, 75 femmes courageuses âgées de 68 à 80 ans se sont rendues
à Tokyo en décembre dernier pour raconter ce qu’elles ont vécu aux mains
des soldats de l’armée impériale japonaise il y a plus de 50 ans :
viols brutaux, coups répétés, mutilations et meurtres.
Pendant trois jours,
ces femmes, dont beaucoup n’avaient jamais osé parlé publiquement de leurs
souffrances, ont témoigné devant le Tribunal international des femmes pour
la répression des crimes de guerre sur l’esclavage sexuel militaire au
Japon. Ce faisant elles ont mis au défi le gouvernement japonais de
reconnaître ces crimes de guerre commis pendant la Deuxième Guerre
mondiale. Et toutes les femmes qui ont pris la parole ont réclamé des
excuses officielles de la part du gouvernement japonais.
Le
tribunal, présidé par Madame la juge Gabrielle Kirk-McDonald, ancienne
présidente du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, a conclu
que l’ancien empereur Hirohito était responsable du viol et de l’esclavage
sexuel de plus de 200 000 femmes qui ont été enlevées et enrôlées
dans un réseau de " femmes de réconfort " pour " servir les
militaires japonais, partout où il y avait des soldats
japonais. "
L’enlèvement des femmes
et jeunes filles pour travailler dans ces " centres de
délassement " faisait partie intégrante de la stratégie de guerre du
Japon, et était destinée à décourager les viols dans les territoires
occupés et ainsi limiter les sentiments anti-japonais dans la population
locale, tout en protégeant les soldats japonais contre les maladies
vénériennes. Le tribunal en est arrivé à ces conclusions après avoir
examiné les preuves recueillies par les procureurs venus de Chine, du
Timor oriental, d’Indonésie, du Japon, de Malaisie, des Pays-Bas, des
Corées du Sud et du Nord, des Philippines et de Taiwan.
Moon
Pil Gi, une Coréenne de 74 ans, a témoigné de l’impossibilité de
s’échapper de ces " centres de délassement. " Enlevée à l’âge de
15 ans, elle a été violée brutalement dans le poste et brûlée lorsqu’elle
a voulu résister. Le centre était entouré de fils barbelés et les femmes
étaient étroitement surveillées. Dans un témoignage présenté par vidéo,
Kim Bok Dong, également de Corée, a témoigné qu’elle avait été battue et
violée quotidiennement. " Je croyais qu’il aurait été préférable de
mourir plutôt que de vivre ainsi. Mais nous étions si jeunes que nous ne
savions pas comment mourir ", a-t-elle dit.
Si les
jeunes femmes tentaient de s’échapper, elles étaient violemment battues et
parfois exécutées. Chong Ok Sun a même été tatouée sur tout le corps, y
compris à l’intérieur de la bouche, en signe d’humiliation et de
propriété.
Kim
Young Suk, de la Corée du Nord, a été enlevée à l’âge de 12 ans et a
enduré de 30 à 40 viols par jour. Un soldat lui a mutilé les parties
génitales avec sa baïonnette et lui a brisé la jambe en la battant, la
rendant ainsi handicapée pour la vie. Se rendant compte qu'elle était
enceinte, les soldats lui ont arraché son fœtus et l’utérus à l’aide
d’une baïonnette.
Après
avoir été soumises à une telle violence physique, ces femmes ont été
incapables de revenir à une vie normale après la guerre. La plupart ne se
sont jamais mariées, n’ont pas eu d’enfants ou n’ont pas pu réintégrer
leur propre communauté, puisqu’elles étaient rejetées par leurs amis et
leurs familles.
Depuis
que la première " femme de réconfort " coréenne a brisé le
silence au sujet de ces centres d’esclavage sexuel en 1993, le
gouvernement japonais n’a fait aucun effort pour reconnaître son rôle
pendant la guerre. Il a minimisé ces crimes en disant que les
" centres de délassement " n’étaient pas un système d’esclavage et
n’étaient pas un crime en 1945. En 1995, il a créé un fonds pour
recueillir les contributions privées afin d’offrir une compensation aux
" femmes de réconfort ", mais n’a jamais présenté d’excuses.
Très peu de femmes ont accepté de l’argent provenant de ce fonds,
puisqu’elles croient que c’est au gouvernement de leur verser une
compensation. D’autres " femmes de réconfort " de Corée et des
Philippines ont demandé réparation à la Haute Cour du District de Tokyo,
en vain.
À
l’aube du nouveau siècle, la société civile de la région de l’Asie du
Pacifique et les groupes internationaux de femmes et de défense des droits
de la personne estimaient que ces crimes commis contre les femmes pendant
la Deuxième Guerre mondiale devaient être reconnus. Le temps commençait à
manquer : beaucoup de ces femmes étaient en mauvaise santé et
allaient mourir. Elles ne pouvaient emporter dans leur tombe ce
secret : elles devaient avoir l’occasion de raconter ce qu’elles
avaient vécu et obtenir des excuses.
Le
tribunal, présidé par la juge Kirk-McDonald, était formé de la juge Carmen
Argibay, présidente de l’Association internationale des femmes juristes,
de la professeure de droit international Christine Chinkin, de la London
School of Economics, et de Willy Mutunga, membre du conseil
d’administration de Droits et Démocratie, à Montréal, et directeur
administratif de la Commission des droits humains au Kenya.
Dans
son résumé des conclusions, le tribunal a jugé que l’empereur avait commis
des crimes contre l’humanité, notamment le viol et l’esclavage sexuel. En
se fondant sur les témoignages des chercheurs japonaises, le tribunal a
jugé que l’empereur " n’était pas seulement une marionnette "
mais qu’il avait plutôt exercé " un pouvoir unique et une autorité
décisionnelle finale ". Le tribunal a jugé que, à partir du
" Viol de Nanjing ", l’empereur était au courant du problème du
viol, ou aurait dû l’être, et aurait dû prendre les mesures nécessaires
pour y mettre fin au lieu de le sanctionner ou, à tout le moins, de
permettre qu’il soit perpétré et occulté grâce au soi-disant
" système de femmes de réconfort ".
Le tribunal a en outre souligné que l’esclavage sexuel n’était pas un nouveau crime, mais " plutôt une forme d’esclavage particulièrement atroce, invasive et dévastatrice ". Le Japon soutient qu’il a été exempté de toute forme de compensation en vertu du Traité de 1951 de San Francisco, qui mettait officiellement fin à la guerre. Toutefois, le Japon a signé la Convention No IV de LaHaye de 1907
concernant les lois et coutumes de guerre sur terre, la Convention de 1926
sur l’esclavage et la Convention de 1930 sur le travail forcé. (Le
jugement final du Tribunal sera publié le 8 mars 2001, Journée
internationale de la femme.)
L’expérience des
" femmes de réconfort " a été unique à cause de l’ampleur de son
intégration par le gouvernement japonais à ses opérations de guerre.
Toutefois, comme l’ont montré les études et les expériences passées, les
guerres et les conflits civils entraînent toujours une violence
généralisée à l’endroit des femmes.
La
discrimination sexuelle touche encore la vie des femmes du monde entier.
De même, le racisme et le sexisme permettent que les crimes de guerre
perpétrés contre des femmes demeurent impunis. Le tribunal populaire de
Tokyo a aussi fait le lien entre l’impunité et l’absence d’obligation,
pour les États, de rendre des comptes. Le rôle crucial joué par les
organisations de la société civile a été confirmé lorsqu’elles ont rendu
public ce dossier et ont demandé justice alors que les gouvernements et
autres institutions restaient sourds aux appels de ces femmes.
Sans
la détermination et le courage des survivantes et l’engagement des
militantes, nous commencerions ce siècle nouveau avec des oeillères. Sans
les efforts constants des organisations de la société civile pour créer
une Cour pénale internationale, nous ne pourrions pas espérer mettre fin à
l’impunité pour tous les crimes contre l’humanité, incluant les crimes
commis contre les femmes.
Il
n’est pas trop tard pour agir. Le Canada, parce qu’il est membre du G7 et
parce qu’il a joué un rôle clé dans la campagne pour la création de la
Cour pénale internationale, doit prendre les mesures voulues pour que le
Japon reconnaisse sa responsabilité dans les terribles crimes commis
contre plus de 200 000 femmes d’Asie.
Le
Japon doit se rendre compte qu’il ne peut pas faire partie du mouvement
mondial de lutte contre l’impunité s’il ne reconnaît pas son propre passé.
La justice pour les femmes de réconfort est la première étape essentielle
vers la justice pour toutes les femmes.
Ariane
Brunet est coordonnatrice du Programme des femmes de Droits et Démocratie
et membre du Comité consultatif international du Tribunal international
des femmes pour la répression des crimes de guerre sur l’esclavage
sexuel militaire au Japon.
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