Le droit de survivre : Femmes, violence sexuelle et VIH/SIDA

Décembre 2004

Françoise Nduwimana

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Avant-propos et Introduction





© Centre international des droits de la personne et du développement démocratique, 2004.

Le présent ouvrage n'engage que les opinions de l'auteure et ne reflète pas nécessairement le point de vue de Droits et Démocratie. Toute citation du présent texte est permise à condition que l'origine en soit mentionnée et qu'un exemplaire où elle apparaît soit fourni à Droits et Démocratie.

Coordonnatrice du projet et éditrice : Isabelle Solon Helal, Agente de programme, Droits et Démocratie, avec l'appui de Ariane Brunet, Coordonnatrice, Droits des femmes, Droits et Démocratie.

Traduction : Me Maxine Cuttler, Janis Warne

Production : Anyle Coté, Agente, Événements spéciaux et publications, Droits et Démocratie.





Avant-propos

Dans son dernier rapport sur la violence à l'égard des femmes, ses causes et ses conséquences (1), madame Yakin Ertürk, rapporteure spéciale de l'ONU, a attiré l'attention sur le fait que le sida est à l'intersection de plusieurs formes de violence à l'égard des femmes. Parmi ces différentes formes, les viols et autres violences couramment pratiqués dans le cadre des conflits armés accentuent considérablement la vulnérabilité des femmes face à l'infection du VIH/SIDA (2).

L'appel lancé par la rapporteure spéciale afin de voir davantage de recherches effectuées à ce sujet ainsi que le besoin exprimé par la Coalition pour les droits des femmes en situation de conflit de mieux répondre à la situation inédite dans laquelle se trouvent les femmes qui ont été violées durant le génocide rwandais et qui, par ces viols, ont été infectées par le sida, ont incité la thématique Droits des femmes, de Droits et Démocratie, à financer et à publier la présente étude.

Cet essai se divise en deux chapitres, l'une portant sur le cas précis du génocide rwandais et l'autre sur les conflits armés qui sévissent en Afrique subsaharienne. Dans le cas du Rwanda, l'analyse de la violence subie par les femmes rwandaises s'inscrit dans la logique même du génocide des Tutsis et des massacres d'opposants Hutus. Ce génocide a été l'œuvre d'un État, son administration, sa bureaucratie, son armée, ses milices ainsi que des structures mises sur pied par celui-ci pour attiser la haine ethnique et entraîner une grande partie de la population à participer à « la solution finale ». Comme l'a souligné Jean-Pierre Chrétien (3), le génocide rwandais est l'aboutissement d'une option idéologique et la réussite d'une propagande cohérente. Un million de morts en l'espace de 100 jours, des milliers de viols et d'actes de violence sexuelle, commis sans égard à l'âge des victimes et qui s'étendent à tout le territoire, cela constitue un record de rapidité et d'« efficacité » destructrice qu'aucun autre pays africain soumis au diktat de la guerre n'a connu.

Quant au contexte régional africain où s'orchestrent de nombreux conflits armés, il nécessite une analyse différente. À la différence du génocide rwandais qui a duré 100 jours, ces conflits armés sont caractérisés par leur longue durée, qui se situe entre 10 et 30 ans. De même, alors que le génocide rwandais a été l'œuvre d'un État, la crise en Sierra Leone et en République démocratique du Congo (RDC) ont sans conteste révélé la régionalisation de la guerre civile, en raison du nombre de forces militaires, de groupes armés et de pays impliqués.

La première partie de l'essai est une monographie rédigée à partir de données, d'entrevues et de témoignages recueillis au Rwanda en février 2004. Trente victimes, membres d'associations de femmes rescapées ont été rencontrées et 18 d'entre elles ont donné des témoignages personnalisés à Kagugu, Taba, Cyangugu, Butare, Kigali, Ruhengeri et Nyanza. La violence sexuelle ainsi que le taux élevé du VIH/SIDA au sein des femmes survivantes, y sont examinés par rapport au génocide. Dans cette même partie, le droit à la réparation et à la réhabilitation psycho-sanitaire des victimes interpelle clairement le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), le gouvernement rwandais et les organisations de coopération internationale.

La deuxième partie de l'essai repose en partie sur des entretiens et des données recueillis en février 2004 à Goma, en RDC ainsi qu'à Bujumbura, au Burundi. La pauvreté historique de l'Afrique, la persistance des conflits armés, la mobilité transrégionale de plusieurs groupes armés, le non-respect du code de conduite par les forces de maintien de la paix, l'incapacité de protéger les civils ainsi que les inégalités sexospécifiques sont considérés pour expliquer la situation des femmes aux prises avec la violence politique et le VIH/SIDA. Après avoir démontré le lien entre les viols de guerre et l'infection des victimes au VIH/SIDA, le droit des victimes à la réparation est posé comme défi à l'Union Africaine, aux États concernés et à la communauté internationale.

Jean-Louis Roy, président, Droits et Démocratie




Introduction

Cette année, le Rwanda commémore le 10e anniversaire d'une tragédie qui aura marqué la mémoire collective, le génocide des Tutsis et le massacre des opposants hutus. Selon les dernières statistiques publiées par le gouvernement rwandais à l'occasion de ce 10 e anniversaire, 934 000 personnes ont perdu la vie pendant les 100 jours qu'aura duré le drame. Aujourd'hui, on commémore les morts, on préserve la mémoire. Cependant, cette commémoration fait abstraction d'une réalité, celle des vies qui n'ont cessé de s'éteindre après la fin officielle du génocide. Pour bon nombre de femmes qui ont été victimes des viols planifiés durant le génocide, viols qui, rappelons-le, faisaient partie d'une stratégie d'extermination ethnique, le rapport au génocide est un rapport intemporel. Pour ces femmes, le défi n'est pas uniquement de préserver la mémoire. Il consiste aussi à réclamer le droit de sortir des décombres du génocide, le droit de survivre.

Les trente femmes qui ont fait l'objet de cette étude, dont 18 qui ont témoigné individuellement, ont en commun un lien. Elles ont été violées durant le génocide et par ces viols, elles ont été infectées par le VIH/SIDA. Peut-on alors parler de rescapées ou de survivantes, alors qu'elles voient mourir chaque jour dans l'anonymat et dans l'indifférence totale, des compagnes, des amies, des voisines, de la parenté, des femmes liées par un triste et triple destin à savoir le génocide, le viol et le sida?

Peut-on parler de rescapées quand, en l'absence de traitements contre le sida, celles qui sont encore en vie, n'ont que la mort comme horizon? Les femmes victimes des viols et du sida ne sont pas mortes durant les 100 jours qui ont fait basculer l'histoire du Rwanda. Mais elles ont été frappées d'une autre forme de mort atroce, innommable et insidieuse. Une mort à petit feu. Une invisible extermination. Où est la justice? Pourquoi avoir survécu si c'est pour mourir cinq ou dix ans après, complètement défigurées et déshumanisées? Tel est le cri qu'elles lancent à la communauté internationale et au gouvernement rwandais. La survie n'est pas un impératif vide de substance et de sens. Elle repose sur des mesures de justice sociale susceptibles d'aider à redémarrer la vie et à recoller les vies écorchées par la guerre. En l'absence de toute mesure sanitaire et sociale, comme l'accès aux traitements contre le sida, les femmes violées et vivant avec le VIH/SIDA, sont condamnées à mourir.

La présente étude est un plaidoyer pour le droit à la survie de ces femmes. Elles se retrouvent dans cette situation parce qu'elles sont des victimes du génocide. Ce serait préjudiciable à la mémoire que de dire qu'elles sont seulement des victimes du sida. Le VIH/SIDA leur a été transmis dans un cadre bien précis, le génocide. Dans pareille circonstance, le sida ne peut pas être analysé uniquement sous l'angle d'une maladie ayant été transmise lors d'une relation sexuelle. En contexte de viol et de violences physiques, l'infection au VIH/SIDA revêt un caractère criminel et requiert, il va sans dire, une réponse différente.

Dès lors qu'il devient flagrant que le haut taux de sida – estimé entre 66,7 % (4) et 80 % (5), dans les rangs des rescapées – est étroitement lié aux viols et autres violences physiques dont ces femmes ont été victimes pendant le génocide, la justice doit nommément intégrer le sida au chapitre des conséquences de ces crimes et adopter des mesures judiciaires et réparatrices qui s'y rattachent.

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