Les peuples autochtones de Colombie ont besoin de notre soutien

Par Rémy M. Beauregard


Xiaobo

En décembre 2008, Aida Quilcue, qui était à la tête du Conseil régional indigène du Cauca, a fait un long voyage qui l'a menée de la terre de ses ancêtres dans la région de Cauca en Colombie jusqu'à Genève, où son pays devait présenter son bilan sur le plan des droits humains devant le Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Aida tenait à témoigner des violations des droits de la personne commises à l'endroit des 102 peuples autochtones de la Colombie, des violations qui mettent en péril la survie même de ces peuples fragilisés.

À peine descendue de l'avion, au retour de cette visite à Genève, le 16 décembre 2008, Aida a eu le choc de sa vie : son mari Edwin Legarda venait d'être atteint mortellement par quelques-unes des 17 balles tirées en direction du véhicule à bord duquel il comptait ramener sa femme à la maison. Dans les heures qui ont suivi, le ministère de la Défense de Colombie publiait un communiqué reconnaissant la responsabilité de l'armée colombienne, sans toutefois en préciser les circonstances.

C'est en janvier prochain que le cas de l'assassinat d'Edwin Legarda sera examiné en justice. Quoi qu'il en soit, la communauté internationale accorde déjà un intérêt considérable à cet événement qui coïncidait avec le passage d'Aida à Genève. Le « cas Legarda » pourrait devenir une exception à la longue liste des actes de violations de droits humains en Colombie qui demeurent encore aujourd'hui impunies. Pour les mouvements autochtones, l'issue de ce procès sera déterminante.

Le cas d'Aida révèle un problème plus vaste et beaucoup plus profond dont on ne parle presque jamais : au cours des sept dernières années, 1244 autochtones ont été victimes d'assassinat, tandis que 71 149 ont été forcés de quitter leur territoire traditionnel. Ces violences ne sont pas le fait d'un seul groupe armé comme plusieurs tendent à le croire, mais bien du feu croisé de toutes les factions combattantes impliquées en Colombie : l'armée officielle, la guérilla des FARC et les paramilitaires. Le plus troublant, c'est que ces violences semblent être en nette augmentation : 18 000 autochtones ont été déplacés au cours des deux dernières années, et depuis janvier 2009 seulement, 103 individus ont été assassinés. Parmi les autochtones, les femmes sont particulièrement vulnérables aux violences, tandis que leurs leaders, comme Aida, sont ciblés au premier rang.

J'ai rencontré plusieurs autres femmes autochtones inspirantes il y a quelques semaines lors du Congrès national des femmes autochtones qui se réunissaient dans la région de la vallée du Cauca. Des femmes d'un grand courage venues de toutes les régions du pays pour trouver ensemble des moyens de ramener la paix et de protéger leurs semblables des violations commises à l'endroit des peuples autochtones depuis maintenant plus de 40 ans, moment où a commencé le conflit dans ce pays. Lors de rencontres avec elles, je leur ai témoigné notre soutien au nom de l'organisme canadien que je dirige, Droits et Démocratie.

Ces dernières années, le Canada a développé une relation privilégiée avec le gouvernement colombien. Notre pays est bien placé pour jouer un rôle prépondérant afin d'assurer la protection des droits des peuples autochtones, en favorisant leur pleine participation à la vie démocratique de leur pays. Plus spécifiquement, le Canada pourrait vérifier la transparence de ce procès et encourager le gouvernement colombien à garantir que justice sera rendue pour la famille d'Aida et toutes les autres victimes des nombreuses violations des droits humains. Le Canada devrait aussi encourager le gouvernement de la Colombie à négocier une solution pacifique au conflit.

Si le procès du « cas Legarda » se déroule de manière transparente, la Colombie aura accompli un pas important vers l'État de droit. D'ici là, Aida Quilcue devra continuer à faire face à d'énormes pressions sous forme de poursuites juridiques légales et de menaces à la sécurité et à la vie de sa fille de 13 ans. Pour le moment, elle garde le cap. « Si Dieu le veut », comme le disent les Colombiens, elle sera candidate aux élections législatives du printemps prochain, déterminée à protéger les siens, à participer à la démocratisation de son pays et à travailler pour la paix. Mais la campagne électorale qui s'annonce exigera d'elle tout son courage; un courage que déjà, le peuple colombien a bien trop chèrement payé.

Rémy M. Beauregard est président de Droits et Démocratie.

Publié dans Le Devoir, le 1er décembre 2009

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